LES NOSTALGIES DE L’ETOILE
Une œuvre de Lilian Euzéby
texte de Gabrielle de Lassus Saint-Geniès
Dénombrer les étoiles : voici un jeu que tout artiste tente un jour, puisque c’est à lui qu’a été donné le pouvoir de bouleverser les codes de l’espace et du temps. C’est en cela que Lilian Euzéby est poète. Ici, l’ensemble est magistral et imposant (3m/haut sur 7m/large), en parvenant à résoudre le défi de donner à rassembler en un regard 88 constellations. L’œil est soudain rendu tout-puissant et s’attarde avec bonheur sur chaque constellation, en allant du général au particulier. Lilian Euzéby devient le petit prince amoureux d’une rose intersidérale qui se penche avec humour sur chaque galaxie en interrogeant la personnalité de chacune, et en les replaçant avec singularité dans le firmament de son mur. Il y a un astronome et un entomologiste en lui : l’un qui se penche sur l’infiniment grand du macrocosme et l’autre qui observe l’infiniment petit du microcosme. Pour réconcilier les deux, il s’inspire de la méthode du cabinet de curiosité en réordonnant le ciel selon sa lecture personnelle, celle d’un majestueux « trompe l’œil céleste ».
Lilian Euzéby a compris que l’étoile est un sujet dangereux qui ne peut être abordé sérieusement qu’au second degré : il faut regarder les étoiles même si le passé a déjà usé ses yeux dessus. C’est alors que naît la nostalgie, cet amour mélancolique d’autres époques brouillées par les sables mouvants de la mémoire qui fut pourtant elle aussi guidée par les étoiles. Nous sommes tous nostalgiques d’une étoile, que ce soit de l’étoile des mages, des étoiles du désert, d’une danseuse-étoile, de l’étoile du Berger, de l’étoile des mers, de la bonne étoile et de toute la litanie somptueuse des célèbres étoiles qui éclairèrent nos civilisations des plus anciennes aux plus modernes. Il n’y a rien de plus mystérieux et troublant que de regarder une carte du ciel, en devinant les constellation auxquelles les hommes ont voulu donner des noms : Orion, la Grande Ourse, Andromède, la Lyre, Pégase, le Bouvier, l’Hydre, la Couronne boréale, le Serpent, l’Aigle, le Cygne, le Dragon, le Dauphin, et tant d’autres…mais comme l’esprit se cogne toujours à l’infini, l’œil se heurte toujours au monde des étoiles non dénombrées qui existent loin, si loin, que l’être est saisi par un vertige, comme le mur absorbe dans son trou noir chaque parcelle des cadres. Il y a autant de sentiments que nous ne pouvons nommer en nous qu’il y a d’étoiles anonymes que nous ne connaîtrons jamais. Ne pouvant saisir le ciel dans sa totalité, Lilian Euzéby choisit donc de rassembler les constellations visibles, en les associant à des nostalgies humaines dans ses tableaux-métaphores.
Mais le trompe l’œil de Lilian Euzéby ne serait-il pas aussi un horoscope où chacun pourrait lire le reflet de sa destinée, en suivant pas-à-pas les prédictions données par chaque cadre, à l’image de signes du zodiaque ? On pressent qu’il y a une histoire d’amour quasi-existentielle en filigrane de chaque œuvre. Comme jadis Ptolémée et tant d’autres savants offrir un nom aux constellations, en vertu de leurs formes et de leurs apparences, Lilian Euzéby donne des prénoms à cette tragédie.
Ici, nul besoin de boussole, de lunette, et de compas, il suffit de regarder, de déambuler et de déchiffrer au fur et à mesure cette mappemonde unique, comme on contemplerait un paysage qui se meut à l’infini tout en restant le même. Dans ce voyage de haut en bas, de gauche à droite, ou de bas en haut, de droite à gauche il faut suivre le fil d’une Ariane qui serait tantôt balancée par la force d’attraction vers la terre, tantôt attirée par la force d’apesanteur vers le ciel. C’est à la condition de s’abandonner à la toute-puissance de l’imaginaire que nous pouvons vagabonder dans cette promenade stellaire. Nous avons affaire à un inventaire logique et énigmatique, rangé et dérangé. On trace son chemin en suivant son propre labyrinthe, à sa guise et à sa fantaisie, comme un voyageur surréaliste écoute son instinct, ou comme on lit une écriture en boustrophédon. A chaque spectateur de dessiner son parcours, en n’ayant pas peur de la Carte du Tendre que Lilian Euzéby a calqué avec poésie sur la voûte céleste. Quand le cœur est las de la terre, il a l’ultime consolation du ciel pour échappatoire.

RETOUR A LA TERRE
Dans une époque qui regarde son nombril, Les nostalgies de l’étoile de Lilian Euzéby invitent avec audace à regarder vers le ciel, ou plutôt vers les cieux, car cette œuvre parle d’un firmament multiplié par autant de regards qu’il y a d’astres. Devant cette réflexion artistique monumentale, on songe inconsciemment à la scène du Verbe chuchotant à l’oreille d’Abraham sa promesse de descendance : « Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer » et il lui dit : « Telle sera ta postérité » (Genèse 15 : 5). Finalement, peu importe de dénombrer les étoiles, l’essentiel est de les admirer et de leur faire confiance. Souhaitons à cette œuvre une postérité digne de ce nom !
G.L.S.G. Mars 2013
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