Odyssée elliptique par Anne Carpentier

Odyssée elliptique par Anne Carpentier

C’est un spectacle gigantesque que nous donne à voir Lilian Euzéby, de ceux qui bousculent le cosmos autant que la vision du spectateur, pris dans un vertige pictural. Le peintre se fait explorateur spatial et temporel, découvreur de mondes imaginaires et d’univers infinis.

Ses grandes toiles investies par une spirale, large et unique, semblent transcrire les mouvements d’une puissance primitive. Pas de figures, peu de couleurs, comme si le tourbillon, dans sa voracité, les aspirait. Ne reste que la matière, d’où sortent les mots, fantomatiques. Ils ne sont que l’épaisseur d’une présence portant trace et témoignage : “le désir”, “le jadis”, “le présent”, “la destinée du liquide”, “le devenir hydrique”. Des mots qui ondulent entre notre connaissance et notre intuition. Il se passe quelque chose du même sens que l’œuvre de Cy Twombly, que perçoit Roland Barthes : « Autrement dit, le spectateur a le pressentiment d’une autre logique (son regard commence à travailler) : bien que très obscure, la toile a une issue. »*

Et c’est dans la spirale qu’est sa vérité. L’artiste engage le spectateur à contempler les ondes du temps qui passe ce courant qui rythme le vivant, incessant. Le flux du réel est si fascinant pour les mortels qu’ils se plaisent à s’y abandonner, entre un présent trop présent et les illusions d’un futur fantasmé… Ils finiront immanquablement, mécaniquement, siphonnés par la toile. Tel Narcisse le temps du regard s’y pose et s’y perd, happé jusqu’à la fin, le point de fuite se faisant trou noir.

Les spires de Lilian Euzéby sont des vanités, immortelles et perpétuelles. Tandis qu’il peint, l’homme meurt, des mondes se créent, des révolutions passent, le vent tourne, des étoiles apparaissent, la mer monte, des minutes, des heures, des jours, des saisons et des siècles s’écoulent.

L’intime se noie dans un milieu intergalactique. C’est le paradoxe du monde euzébien. La fugacité du présent est absorbée par bien plus grand. L’univers poursuit son mouvement dans un immense élan originel. Le peintre et le spectateur en sont les témoins. Ils seront bientôt emportés par cette course infinie, comme le lecteur aujourd’hui. Memento Mori.

* Roland Barthes, Cy Twombly, Seuil, 2016

Laisser un commentaire