Le deuil par Cécile Tajan

Quand la peinture interroge la survivance et la mémoire

De larges trainées de peinture blanche, un fond brun. Le deuil.
On devine le geste du peintre, ample, sûr, rapide. On est captivé par l’harmonie et l’équilibre de l’œuvre. Il y a d’abord cette large surface que les jus de couleurs versés sur la toile étendue au sol ont brunie et patinée, l’imprégnant de la marque du temps. Il y a ce blanc lumineux se détachant sur un fond noir charbonneux. Appliqué à la brosse, il joue des épaisseurs et des transparences avant de s’évanouir en des coulures obtenues en relevant la toile. Dans ce jeu de l’esprit et du corps en mouvement avec la matière, Lilian Euzéby prolonge un acte créatif spontané ancestral, qui nous renvoie, par-delà les siècles, jusqu’aux traces des premiers hommes sur les parois des cavernes. Cette approche libre du geste pictural inscrit Le deuil dans la série des toiles abstraites que le peintre réalise depuis la fin des années quatre-vingt. Mais ici s’affirme une démarche artistique nouvelle.
La toile sèche. Elle est accrochée dans l’atelier. Ne l’imaginons pas oubliée et remplacée par les travaux en cours car chaque jour le peintre lui fait face. C’est dans la confrontation quotidienne, dans l’épaisseur de la durée, que naîtra le titre de l’œuvre, une légende manuscrite, appliquée, inscrite à la surface même de la toile : Le deuil. Les murmures des figures tutélaires se font alors entendre. Comme Marcel Duchamp ou Francis Picabia au début du XXème siècle, Lilian Euzéby joue du pouvoir des mots et du champ imaginaire qu’ils font naître lorsqu’ils sont confrontés au motif. Ainsi introduit au cœur de la composition, le mot donne le sens du tableau et le spectateur ne peut alors plus s’y soustraire.


Si l’objet du deuil est absent, si le peintre contourne la représentation du sujet, il s’appuie sur le pouvoir évocateur de ces traces blanches. Les traces deviennent une draperie avec sa lourdeur, ses plis, ses jeux d’ombre et de lumière. Ainsi l’artiste s’empare d’un sujet qui jalonne l’histoire de l’art, des études d’Albrecht Dürer aux natures mortes de Paul Cézanne. Il fait du titre notre guide et la draperie devient, non sans ironie, le rideau qui tombe sur le théâtre de nos vies. Elle est encore le voile blanc des femmes endeuillées d’Argos dans la Grèce Antique. Elle est le manteau des Pleurants des tombeaux des Ducs de Bourgogne. Elle est surtout linceul. Ce linge qui tombe c’est le linceul de La Descente de Croix de Rubens, celui du Chirst mort de Mantegna, celui de La Mise au tombeau de Titien.
Lilian Euzéby nous ramène ainsi aux grandes heures de l’art chrétien, mais son mérite est de s’en approcher pour mieux s’en éloigner. Car la mort et le tragique ne sont pas son sujet. Ce qu’il a souhaité c’est fixer fidèlement, immédiatement, une image intérieure. C’est le sentiment d’une perte irremplaçable que le peintre livre ici. Il fait du drap blanc le symbole de l’absence, du vide et de la mélancolie. Cette matière blanche, indécise et lumineuse, est aussi celle des fantômes et doit être rapprochée des spectres de La Source ou des Sentiments purs, œuvres conçues par l’artiste à la même période.


Ainsi, l’œuvre pourrait être une réponse à l’injonction contemporaine de « faire son deuil ». Tandis que notre civilisation moderne tend à refouler le sentiment du deuil et réclame de se délaisser du mort pour retrouver le monde trépident des vivants, il s’agit plutôt de vivre avec nos morts comme le faisaient nos ancêtres. Et c’est ici que Lilian Euzéby rejoint les auteurs qui lui sont chers, Marcel Proust ou encore Pascal Quignard, qui tous deux ont mis au cœur de leurs œuvres les questions du temps, du deuil et du souvenir. Comme eux, mais il faudrait citer encore Roland Barthes ou Milan Kundera, l’artiste vient nous dire que le sentiment du deuil est un bien intime essentiel.


Avec Le Deuil, Lilian Euzéby nous parle de l’expérience de l’existence comme survie. Debout face à la toile nous sommes les survivants. C’est là une question centrale qu’explore l’artiste depuis ses débuts. Il faudra se confronter aux œuvres, installations, toiles monumentales, petits dessins, mais déjà la simple évocation de quelques unes d’entre elles laisse entrevoir le champ d’investigation du peintre: Tout se perd, Les nostalgies de l’étoile, L’ancienne route, Les Empereurs, Les reflets du temps, Ce qui est perdu rayonne encore, Les trois âges, La proie du néant. Lilian Euzéby ne cesse de poser la question de l’éphémère, celui de l’homme et de ses créations. À travers la représentation d’une draperie qui semble se dissiper en s’imprégnant du fond gris du tableau comme à travers celles des ruines antiques se détachant sous les poussières du temps, que l’on a pu voir lors de sa dernière exposition Nemausa où son les ombres?, le peintre aborde les thèmes de la disparition et de l’effacement. Il nous invite à méditer sur notre place dans ce monde, sur les mystères du temps, les traces de l’histoire, petite ou grande. Il nous dit la nécessité de la mémoire. Ses œuvres imposent le silence et invitent au recueillement.

Cécile Tajan
Janvier 2019

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