Le suaire du paysage
L’oeuvre de Lilian Euzéby est peuplée de cartes. Cartes du ciel, de cours d’eau, d’îles grecques réelles ou imaginaires. Que nous disent ces cartes de ses liens au paysage ?
On fait des cartes pour se repérer, pour baliser un espace, pour comprendre le monde qui nous entoure. Lilian Euzéby pose, tout autour de lui, une multitude de petits cailloux blancs pour ne pas se perdre, pour trouver ou retrouver un chemin. Car on fait aussi des cartes pour voyager, aller plus loin, repousser les limites de nos horizons. Ceux de L.E. sont à géométrie variable, allant de la géographie intime des gorges du Gardon de son enfance à l’infini des constellations.

Il cartographie également l’histoire de l’art quand il précipite, comme un chimiste, l’essence d’un paysagiste flamand du XVII ème siècle dans un galet, faisant advenir des images puissantes et odorantes dans le grain du papier et par l’écriture simple qui accompagne cette synecdoque minérale.
Les cartes servent aussi à délimiter des territoires, à placer des frontières.
Chez le « Douanier Euzeby », c’est la libre circulation des références, des mythes et des formes qui prévaut. Les échanges et les réseaux l’emportent sur les dogmes et les esprits fermés.
Ses cartographies sont aussi celles de la peinture, du support, du flux et reflux de la matière colorée. Les peintures de L.E. absorbent le paysage par capillarité, se plient aux méandres, aux gouffres, et laissent apparaître une preuve fantomatique de cette réalité terrestre. Le papier et la toile ont chacun leur propre logique morphologique, leurs sédiments, leurs plissements hercyniens.
Dans le triptyque Les territoires de Dante, 2018, L.E. nous convie à l’expérience de l’effacement du paysage, des profondeurs infernales de la « selva oscura » au « paradiso », par le retrait de l’encre, au profit d’un support craquelé et nu. Le paradis au risque du vide.

Toutes ces cartes seraient-elles des suaires, des voiles de Véronique ? Mais de quelle mort, de quel paysage idéal ou mythifié garderaient-t-elles l’empreinte ?
Déjà, pour Une même terre nous garde, 2013-2014, L.E. avait sédimenté, en un long linceul, les guerriers morts de l’Iliade, toponymie macabre et héroïque enchâssée dans des coulures bleues.
Eau, peinture, strates et graphies s’y écoulent horizontalement contre toute logique. Les mots méticuleux écrits sur la toile convoquent une culture antédiluvienne, ouvrent cette micro-géographie picturale à une histoire bercée de mythes.
Comme les récits hauts en couleur du conteur Euzéby…
Marc Weeger, décembre 2018