Un texte de Isabelle Cousteil
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Ici, il n’y a pas de toile, à proprement regarder. Il y a un ru, une cascade figée, basaltique et stellaire, glissant à même le mur comme l’eau résurgente sur la roche complice. Il y a des strates, des couches, du jus d’alluvions, de ces minéralités intemporelles, et tout dedans, enchâssé, souverain, le temps.
Les toiles de Lilian Euzéby sont une poésie de traces et un chant homérique.

Elles disent le grand voyage de l’homme sur la terre comme au ciel, sans que jamais l’homme lui-même ne se montre. Il existe bel et bien pourtant, à la fois spectateur infime mais omniscient et acteur dissimulé dans les chemins qu’il trace, les montagnes qu’il arpente, les murs qu’il édifie, les peurs qu’il défie, la terre qu’il chérit et les étoiles qu’il nomme.
Un arbre s’exclame vers le ciel, un nuage soupire, un orage grogne et la montagne répète. L’eau serpente, ruisselle sans toujours qu’on le sache, mystérieusement karstique, puis résurge ou, pluvieuse, nerveuse, mousseuse, déverse. Eau qui donne au soleil l’autorisation de son reflet. Eau qui érode, façonne, torture mais polit, mais adoucit, mais courbe. La pierre par elle se laisse ainsi tourmenter, lentement, invisiblement, à la vitesse des ères, d’un temps qui n’est pas le nôtre. Temps-eau dans toute sa puissance et sa fugacité, impulsant son flot imparable, sa régurgitation gargantuesque de secondes précipitées.

La pierre se grêle, se fissure, fait le dos rond, creuse le rein sous les cohortes humaines se succédant en millénaires déambulations, processions, chemins d’exploration et d’imploration, chemins de labeurs et chemins de rondes, voies de défilés et de triomphes, courses d’hommes, de chars ou de taureaux. Qu’elle soit rongée, étayée, tour ruinée mais magnifique sommant la colline, témoin des vigilances passées et des regards fixés aux lointains menaçants, qu’elle soit impassible impérial amphithéâtre ouvrant ses arches aux consuls comme au peuple, la pierre toujours chez Lilian révèle le jadis.
Son pinceau, son crayon le révèlent, ouvrent les drailles de garrigue, les gués des marais et les voies lactées, permettent que la lune rende grâce et formes à la nuit noire. Luminosité incomparable, inqualifiable de sa nuit encrée, azabache , flavescente, nuit de contemplation hugolienne qui aurait tiré un trait sur l’épanchement romantique. Il y a dans sa nuit la clameur tue de l’arène sous la constellation du taureau, les fantômes des rétiaires et des sombres cornus, le lamento des sacrifiés et la liesse en suspens sous la voûte apaisante. Il y a les rêves de conquêtes, l’évanescence des triomphes, les gestes des augures droits comme des cyprès. Et puis, se jouant des ténèbres et des empereurs, les petites lanternes magiques, les étoiles enguirlandées aux cieux, précises géométries cosmiques, cinémascope céleste qui fascine les enfants et emporte les vieillards.

Lilian, porté par les mots, ceux des antiques épigraphies comme des toponymes édifiants, uni à Quignard dans une même contemplation éblouie, méticuleuse et parfaitement synthétique, délivre une décoction de monde, un palimpeste qui enrobe l’infiniment petit dans l’incommensurable ampleur. Comme lui orfèvre de l’essentiel, tailleur de pierre à la plume de soies. Ses mots parlent en silence, tombent sur la toile comme des fragments météoriques, comme les fruits évidents d’un hasard parvenu à maturité, éclats de nuit des temps sombres et luisants, lisses et chaotiques à l’image de l’univers tout entier. Mots-galets susurrés, usés, roulés au gré de la langue. Mots-cailloux qui jalonnent, bornes miliaires, phares de pleine terre scandant le dit des hommes depuis des millénaires. Comme les constellations architecturent le ciel, les chemins-phrases tissent leurs ribambelles de mots du jadis au présent dans une appropriation résolument contemporaine.

Dans l’œuvre de Lilian, rien n’est perdu, jamais, ni des édifices ni des légendes, ni des quêtes ni des interrogations des hommes, ni des lits des rivières, ni des échos des palabres, ni des inscriptions pariétales, rien n’est jamais perdu des traces ni des empreintes, rien n’est perdu de l’homme en sa place. C’est pourquoi tout arrête, touche, saisit, bouleverse, pétrifie, tout attache. Parce qu’il dit le chaos avec tendresse, les trous noirs avec élégance, la mémoire avec révérence. Avec lui, la nuit monte et remue comme celle de Michaux et se fait immense, mais minutieusement, amoureusement. Saintement, eu dit encore Valéry. Il y a face à ses toiles un choc comme il en existe face aux horizons qui nous coupent le souffle, aux paysages que la nature nous claque à la gueule au détour d’un sommet.

Ici, il n’y a pas de toile, à proprement regarder. Il y a une berge de ruisseau à la taille d’un enfant à peine vieilli, un rocher où s’asseoir pour faire des ricochets, pour offrir des aventures à de petits soldats de plomb.
Ici, il y a bien plus qu’à regarder. Il faut franchir le gué, passer le Rubicon et se laisser porter.
Isabelle Cousteil – décembre 2018