La tendre tragédie du paysage. Par Joëlle Busca (Sur Nemausa)
En décembre 2017 la galerie Chapelle de la Salamandre présentait une série de peintures et d’installations de Lilian Euzéby, saisissantes, en hommage à Nemausa, où sont les ombres, le berceau de Nîmes. Formidable masse noire envahissant la Chapelle, cette exposition venue de l’antique avec toute la pompe impériale qui la valorise, gèle le temps et la peinture. Portraits d’empereurs romains, panoramas, représentations à grande échelle de tombeaux et de colonnes, un tourbillon d’éléments monumentaux, célestes ou cérémoniels, ont envahi l’austère salle.
Le peintre force la matière noire jusqu’à saturation, concentre l’esprit de la ville ancienne dans des composants mythologiques, historiques, architecturaux, noyés dans un noir bitumeux, mat ou brillant. La mise en scène sur des bâches de sept mètres de haut, travail de grand chantier, développe des figures entre bâti et fondations. De la source originelle dans le Bois sacré à l’empereur Antonin né dans la ville capitale, les querelles religieuses, le païen, la tradition taurine, la référence aux antiques et à l’actuel, plantent une atmosphère.
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Les vues imaginaires de Piranèse enrichies de l’exubérance de Rubens dominent sa Nemausa, mettant la géométrie et l’architecture au défi du sauvage, dans des édifices dont le but ultime était la manifestation de la puissance de Rome.

Capable du geste le plus délicat et respectueux, dans la série Le ciel des Flandres, des formats modestes (8x14cm) pour les cent-vingt dessins rassemblés dans une présentation groupée, paysages réduits souvent à un caillou noir parmi les étoiles et quelques mots choisis pour évoquer l’œuvre et le style de cent-vingt peintres flamands du XVIIème siècle. Il leur invente des étoiles baptisées de leur nom. C’est à vouloir tous les fouiller, ces astres sagement posés dans un champ bouleversé.
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Toute son œuvre suit un fil d’Ariane dans un labyrinthe artistique imprégné des essences du naturel, du fantastique et du cosmogonique.
Homme des livres, dans des dessins et des toiles, toute son œuvre est accompagnée et inspirée par la littérature, Marcel Proust; Homère, Henri Bosco, Pierre Michon, Victor Hugo, Pascal Quignard, Jorge Luis Borges… Une exploration des possibilités de liberté offertes face au destin et à la violence du monde. Ses titres sont poétiques ou décalés, énigmatiques, très élégants, qui empruntent au vocable scientifique, comme aux jeux de mots à la Magritte, faisant de lui un peintre littéraire.
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Un jour, les Titans défièrent Zeus et érigèrent une montagne afin d’assaillir le ciel. Le maître de l’Olympe envoya un cataclysme qui les brisa. La peinture, telle cette scène tragique arrête le paysage, alors que le principe céleste ne s’interrompt jamais.
Toute son œuvre est liée à un jeu où la fiction introduit une scène ludique, mystérieuse ou dramatique. L’histoire de l’art – primitifs, symbolistes, abstraits, lyriques, maniéristes, monochromistes, Chinois anciens…– est allègrement parcourue, sans ostracisme. Faire, dans une très joyeuse et juvénile évidence.

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De même les genres du paysage, du portrait, des compositions abstraites, de la photographie sont convoqués sans craindre la nostalgie, le kitsch, l’assemblage ou l’humour. Avec toujours une grande maîtrise du métier de peintre au sens plénier, de l’intime au cosmos, de l’Arcadie au conceptuel, des primitifs flamands à la Renaissance italienne, jusqu’aux dispositifs fictionnels de l’art contemporain et de l’œuvre totale. Passant par toutes les opportunités techniques, , l’image se fait vectrice, insérée dans un néoromantisme, perméable aux souvenirs, aux formes, aux images des autres, un classicisme en action dans un esprit contemporain.
S’il pratique le noir absolu, il sème également le sfumato dans des œuvres à l’infinie variété de nuances de gris allant du perle à des ombres opaques. De ses paysages les plus désertiques et décolorés, à ses productions les plus foisonnantes, vertes ou rouges, toutes, saisies avant ou après la catastrophe, portent une énergie jamais vaincue.
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