Odyssée elliptique par Anne Carpentier

Odyssée elliptique par Anne Carpentier

C’est un spectacle gigantesque que nous donne à voir Lilian Euzéby, de ceux qui bousculent le cosmos autant que la vision du spectateur, pris dans un vertige pictural. Le peintre se fait explorateur spatial et temporel, découvreur de mondes imaginaires et d’univers infinis.

Ses grandes toiles investies par une spirale, large et unique, semblent transcrire les mouvements d’une puissance primitive. Pas de figures, peu de couleurs, comme si le tourbillon, dans sa voracité, les aspirait. Ne reste que la matière, d’où sortent les mots, fantomatiques. Ils ne sont que l’épaisseur d’une présence portant trace et témoignage : “le désir”, “le jadis”, “le présent”, “la destinée du liquide”, “le devenir hydrique”. Des mots qui ondulent entre notre connaissance et notre intuition. Il se passe quelque chose du même sens que l’œuvre de Cy Twombly, que perçoit Roland Barthes : « Autrement dit, le spectateur a le pressentiment d’une autre logique (son regard commence à travailler) : bien que très obscure, la toile a une issue. »*

Et c’est dans la spirale qu’est sa vérité. L’artiste engage le spectateur à contempler les ondes du temps qui passe ce courant qui rythme le vivant, incessant. Le flux du réel est si fascinant pour les mortels qu’ils se plaisent à s’y abandonner, entre un présent trop présent et les illusions d’un futur fantasmé… Ils finiront immanquablement, mécaniquement, siphonnés par la toile. Tel Narcisse le temps du regard s’y pose et s’y perd, happé jusqu’à la fin, le point de fuite se faisant trou noir.

Les spires de Lilian Euzéby sont des vanités, immortelles et perpétuelles. Tandis qu’il peint, l’homme meurt, des mondes se créent, des révolutions passent, le vent tourne, des étoiles apparaissent, la mer monte, des minutes, des heures, des jours, des saisons et des siècles s’écoulent.

L’intime se noie dans un milieu intergalactique. C’est le paradoxe du monde euzébien. La fugacité du présent est absorbée par bien plus grand. L’univers poursuit son mouvement dans un immense élan originel. Le peintre et le spectateur en sont les témoins. Ils seront bientôt emportés par cette course infinie, comme le lecteur aujourd’hui. Memento Mori.

* Roland Barthes, Cy Twombly, Seuil, 2016

La tendre tragédie du paysage. Texte de Joëlle Busca

La tendre tragédie du paysage. Par Joëlle Busca (Sur Nemausa)

 
En décembre 2017 la galerie Chapelle de la Salamandre présentait une série de peintures et d’installations de Lilian Euzéby, saisissantes, en hommage à Nemausa, où sont les ombres, le berceau de Nîmes. Formidable masse noire envahissant la Chapelle, cette exposition venue de l’antique avec toute la pompe impériale qui la valorise, gèle le temps et la peinture. Portraits d’empereurs romains, panoramas, représentations à grande échelle de tombeaux et de colonnes, un tourbillon d’éléments monumentaux, célestes ou cérémoniels, ont envahi l’austère salle.
Le peintre force la matière noire jusqu’à saturation, concentre l’esprit de la ville ancienne dans des composants mythologiques, historiques, architecturaux, noyés dans un noir bitumeux, mat ou brillant. La mise en scène sur des bâches de sept mètres de haut, travail de grand chantier, développe des figures entre bâti et fondations. De la source originelle dans le Bois sacré à l’empereur Antonin né dans la ville capitale, les querelles religieuses, le païen, la tradition taurine, la référence aux antiques et à l’actuel, plantent une atmosphère.
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Les vues imaginaires de Piranèse enrichies de l’exubérance de Rubens dominent sa Nemausa, mettant la géométrie et l’architecture au défi du sauvage, dans des édifices dont le but ultime était la manifestation de la puissance de Rome.
 
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Capable du geste le plus délicat et respectueux, dans la série Le ciel des Flandres, des formats modestes (8x14cm) pour les cent-vingt dessins rassemblés dans une présentation groupée, paysages réduits souvent à un caillou noir parmi les étoiles et quelques mots choisis pour évoquer l’œuvre et le style de cent-vingt peintres flamands du XVIIème siècle. Il leur invente des étoiles baptisées de leur nom. C’est à vouloir tous les fouiller, ces astres sagement posés dans un champ bouleversé.
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Toute son œuvre suit un fil d’Ariane dans un labyrinthe artistique imprégné des essences du naturel, du fantastique et du cosmogonique.
Homme des livres, dans des dessins et des toiles, toute son œuvre est accompagnée et inspirée par la littérature, Marcel Proust; Homère, Henri Bosco, Pierre Michon, Victor Hugo, Pascal Quignard, Jorge Luis Borges… Une exploration des possibilités de liberté offertes face au destin et à la violence du monde. Ses titres sont poétiques ou décalés, énigmatiques, très élégants, qui empruntent au vocable scientifique, comme aux jeux de mots à la Magritte, faisant de lui un peintre littéraire.
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Un jour, les Titans défièrent Zeus et  érigèrent une montagne afin d’assaillir le ciel. Le maître de l’Olympe envoya un cataclysme qui les brisa. La peinture, telle cette scène tragique arrête le paysage, alors que le principe céleste ne s’interrompt jamais.
Toute son œuvre est liée à un jeu où la fiction introduit une scène ludique, mystérieuse ou dramatique. L’histoire de l’art – primitifs, symbolistes, abstraits, lyriques, maniéristes, monochromistes, Chinois anciens…– est allègrement parcourue, sans ostracisme. Faire, dans une très joyeuse et juvénile évidence.
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De même les genres du paysage, du portrait, des compositions abstraites, de la photographie sont convoqués sans craindre la nostalgie, le kitsch, l’assemblage ou l’humour. Avec toujours une grande maîtrise du métier de peintre au sens plénier, de l’intime au cosmos, de l’Arcadie au conceptuel, des primitifs flamands à la Renaissance italienne, jusqu’aux dispositifs fictionnels de l’art contemporain et de l’œuvre totale. Passant par toutes les opportunités techniques, , l’image se fait vectrice, insérée dans un néoromantisme, perméable aux souvenirs, aux formes, aux images des autres, un classicisme en action dans un esprit contemporain.
S’il pratique le noir absolu, il sème également le sfumato dans des œuvres à l’infinie variété de nuances de gris allant du perle à des ombres opaques. De ses paysages les plus désertiques et décolorés, à ses productions les plus foisonnantes, vertes ou rouges, toutes, saisies avant ou après la catastrophe,  portent une énergie jamais vaincue.
 
 
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La peinture de Lilian Euzéby par Michel Scognamillo

La peinture de Lilian Euzéby par Michel Scognamillo

La peinture de Lilian Euzéby, comme la robe de Peau d’Âne, a la couleur du temps. Pas le temps météorologique – encore que celui-ci joue son rôle dans cette œuvre venteuse, changeante, mouvementée – mais le temps impassible et neutre qui régit le cosmos et les noces improbables de la terre et du ciel, le temps qui embrasse d’un seul mouvement la vie et les rêves, la nature et les mythes, les choses et leurs noms.

Le temps et son « bruit de cataracte » (Guy Debord), qui échappe au langage et désigne une expérience extatique (une « extase matérielle ») où viennent se fondre toutes sortes d’événements sensoriels : territoires parcourus et souvenirs de lecture, cartographies réelles ou imaginaires, choses vues ou entrevues, ruines et dieux, étoiles et chemins, ivresse et sommeil, écriture et poussière, pierres et paroles. Une expérience dont l’authenticité est préservée par un geste pictural libre, spontané, énergique, qui laisse au visible sa part d’incomplétude et exalte l’impureté de la matière, la pauvreté et les accidents de ces supports travaillés « avec une eau sale et vieille, avec de la nuit beaucoup, et un peu d’encre » (Lilian Euzéby). Le monde, enfin, tout simplement, toujours inachevé, saisi dans sa nuit couleur du temps, avec la mort comme horizon.

 

Michel Scognamillo

Un avis de Rudy Ricciotti sur Lilian Euzéby

Euzéby est un manipulateur annonciateur du christianisme.

Né avant Jésus–Christ, il ne cache pas sa mémoire et il la cartographie.
Eumée, prince de naissance, finissant gardien des porcs du roi d’Ithaque, s’en souvient, lui, relégué dans un coin oublié des îles Ioniennes.


Ulysse décida l’emplacement sacré que la Nekuia occupe dans l’imaginaire territorial de l’artiste.
Euzéby nous doit toute la vérité sur le territoire d’Ulysse, il enquête, il vérifie, il recoupe et repositionne chaque protagoniste mystificateur de nos mémoires. Ainsi Idothée, divinité marine, fille de Protée, ou encore Nausicaa, princesse connue pour ses goûts de luxe, ou encore Demodocos ce chanteur de blues de l’Odysée d’Homère dont Euzeby comprit qu’il pouvait être un informateur majeur.
Euzéby rétablit l’art dans ses fondements historiques et politiques rappelant qu’il faut toujours vérifier les songes. L’art n’existe qu’à la limite de l’horizon politique… et l’artiste n’est que dans la difficulté existentielle.
Euzéby cartographie la mythologie d’Ulysse et réinvente un territoire, le dernier, celui qui parle …


Rudy Ricciotti, décembre 2018.

DE NEMAUSA de Isabelle Cousteil

Un texte de Isabelle Cousteil

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Ici, il n’y a pas de toile, à proprement regarder. Il y a un ru, une cascade figée, basaltique et stellaire, glissant à même le mur comme l’eau résurgente sur la roche complice. Il y a des strates, des couches, du jus d’alluvions, de ces minéralités intemporelles, et tout dedans, enchâssé, souverain, le temps.
Les toiles de Lilian Euzéby sont une poésie de traces et un chant homérique.

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Elles disent le grand voyage de l’homme sur la terre comme au ciel, sans que jamais l’homme lui-même ne se montre. Il existe bel et bien pourtant, à la fois spectateur infime mais omniscient et acteur dissimulé dans les chemins qu’il trace, les montagnes qu’il arpente, les murs qu’il édifie, les peurs qu’il défie, la terre qu’il chérit et les étoiles qu’il nomme.
Un arbre s’exclame vers le ciel, un nuage soupire, un orage grogne et la montagne répète. L’eau serpente, ruisselle sans toujours qu’on le sache, mystérieusement karstique, puis résurge ou, pluvieuse, nerveuse, mousseuse, déverse. Eau qui donne au soleil l’autorisation de son reflet. Eau qui érode, façonne, torture mais polit, mais adoucit, mais courbe. La pierre par elle se laisse ainsi tourmenter, lentement, invisiblement, à la vitesse des ères, d’un temps qui n’est pas le nôtre. Temps-eau dans toute sa puissance et sa fugacité, impulsant son flot imparable, sa régurgitation gargantuesque de secondes précipitées.

Maison carrée naturelle prieuré 2023

La pierre se grêle, se fissure, fait le dos rond, creuse le rein sous les cohortes humaines se succédant en millénaires déambulations, processions, chemins d’exploration et d’imploration, chemins de labeurs et chemins de rondes, voies de défilés et de triomphes, courses d’hommes, de chars ou de taureaux. Qu’elle soit rongée, étayée, tour ruinée mais magnifique sommant la colline, témoin des vigilances passées et des regards fixés aux lointains menaçants, qu’elle soit impassible impérial amphithéâtre ouvrant ses arches aux consuls comme au peuple, la pierre toujours chez Lilian révèle le jadis.
Son pinceau, son crayon le révèlent, ouvrent les drailles de garrigue, les gués des marais et les voies lactées, permettent que la lune rende grâce et formes à la nuit noire. Luminosité incomparable, inqualifiable de sa nuit encrée, azabache , flavescente, nuit de contemplation hugolienne qui aurait tiré un trait sur l’épanchement romantique. Il y a dans sa nuit la clameur tue de l’arène sous la constellation du taureau, les fantômes des rétiaires et des sombres cornus, le lamento des sacrifiés et la liesse en suspens sous la voûte apaisante. Il y a les rêves de conquêtes, l’évanescence des triomphes, les gestes des augures droits comme des cyprès. Et puis, se jouant des ténèbres et des empereurs, les petites lanternes magiques, les étoiles enguirlandées aux cieux, précises géométries cosmiques, cinémascope céleste qui fascine les enfants et emporte les vieillards.

Le cador au milieu

Lilian, porté par les mots, ceux des antiques épigraphies comme des toponymes édifiants, uni à Quignard dans une même contemplation éblouie, méticuleuse et parfaitement synthétique, délivre une décoction de monde, un palimpeste qui enrobe l’infiniment petit dans l’incommensurable ampleur. Comme lui orfèvre de l’essentiel, tailleur de pierre à la plume de soies. Ses mots parlent en silence, tombent sur la toile comme des fragments météoriques, comme les fruits évidents d’un hasard parvenu à maturité, éclats de nuit des temps sombres et luisants, lisses et chaotiques à l’image de l’univers tout entier. Mots-galets susurrés, usés, roulés au gré de la langue. Mots-cailloux qui jalonnent, bornes miliaires, phares de pleine terre scandant le dit des hommes depuis des millénaires. Comme les constellations architecturent le ciel, les chemins-phrases tissent leurs ribambelles de mots du jadis au présent dans une appropriation résolument contemporaine.

 

Lillian Euzéby - peinture monumentale pont du Gard (c)Patrick Henry


Dans l’œuvre de Lilian, rien n’est perdu, jamais, ni des édifices ni des légendes, ni des quêtes ni des interrogations des hommes, ni des lits des rivières, ni des échos des palabres, ni des inscriptions pariétales, rien n’est jamais perdu des traces ni des empreintes, rien n’est perdu de l’homme en sa place. C’est pourquoi tout arrête, touche, saisit, bouleverse, pétrifie, tout attache. Parce qu’il dit le chaos avec tendresse, les trous noirs avec élégance, la mémoire avec révérence. Avec lui, la nuit monte et remue comme celle de Michaux et se fait immense, mais minutieusement, amoureusement. Saintement, eu dit encore Valéry. Il y a face à ses toiles un choc comme il en existe face aux horizons qui nous coupent le souffle, aux paysages que la nature nous claque à la gueule au détour d’un sommet.

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Ici, il n’y a pas de toile, à proprement regarder. Il y a une berge de ruisseau à la taille d’un enfant à peine vieilli, un rocher où s’asseoir pour faire des ricochets, pour offrir des aventures à de petits soldats de plomb.
Ici, il y a bien plus qu’à regarder. Il faut franchir le gué, passer le Rubicon et se laisser porter.

Isabelle Cousteil – décembre 2018

NEMAUSA où sont les ombres ? Article de Anthony Maurin

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NEMAUSA OÙ SONT LES OMBRES.

Article de Anthony Maurin

NÎMES

L’histoire est le présent d’un passé noirci par le temps

Lilian Euzéby expose Nemausa, où sont les ombres à la galerie de la Salamandre jusqu’au 30 décembre 2017.

Pour son exposition Nemausa où sont les ombres, Lilian Euzéby voit grand. A la galerie de la Salamandre, en plein de cœur de Nîmes, il s’expose et interroge l’inconscient collectif sur la durabilité de l’histoire.

« On est venu me voir il y a plus d’un an, chez moi, dans mon atelier à Russan pour me demander de travailler sur cette exposition qui est une création spéciale pour la galerie de la Salamandre. Tout a démarré avec la source » explique l’artiste.

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De l’exposition à la cité des Antonin, tout commence toujours par la source… Très ancré sur son territoire, il connaît bien les mythes et légendes de la région. Il aime en jouer, il aime s’y retrouver, un peu perdu mais jamais seul dans ses rêveries et ses chimères. « Cela fait plus de 25 ans que je fais de la peinture et je relie toujours mon travail à une certaine notion de temporalité. Comme la démarche n’est pas toujours simple et que je veux rester très accessible, j’écris des petits mots qui expliquent ma vision changeante du paysage. Je prends beaucoup de notes, j’aime lire et je pense qu’en lisant ces petits cartels, on comprend mieux ma démarche » poursuit Lilian Euzéby qui s’apprête à recevoir une classe de lycéens pour une petite visite privée de l’expo.

Des grottes de Russan à l’amphithéâtre romain, c’est l’histoire ancienne de la région qui est ainsi narrée par des traits, des coulures, des cercles et des ombres. Des formats changeants, des techniques diverses et variées pour un ensemble très plaisant à regarder et long à détailler.

Dès l’entrée, un tableau à l’huile représente la source et le bois sacré qui ont été les éléments fondateurs de la future Nemausus. Plus loin, un rappel à celui dont on cite encore le nom pour réaffirmer les liens tissés avec la ville de ses aïeux, un certain Antonin qui était pieux. On peut même y lire l’ultime mot qu’a prononcé l’illustre empereur sur son lit de mort, « Résignation ».

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Les Volques sont là, les Romains aussi mais on peut y dénicher d’autres références plus lointaines et quelques désirs mythologiques. Huile, encre, glycéro, cendre, poussière, thé, café, feuille d’or… D’un format tout petit à des bâches de plus de 7 mètres de hauteur, toutes les techniques et astuces sont employées avec talent pour donner un autre relief à l’histoire.

Les jus de couleurs sont omniprésents grâce aux effets donnés par les jets d’eau. Le cycle et la temporalité, deux vrais aspects du travail de l’artiste, vous plongent dans l’intime méconnu. Les deux immenses bâches dressées aux murs laissent une partie de leur corps se plisser au sol, froissée et imbibée comme des montagnes et des vallées, parsemée de cailloux du Gardon. Un triptyque des trois monuments mondialement connus de Nîmes fait écho à cette démesurée grandeur.

Ces noirceurs opaques ne sont que le fruit d’une imagination noirâtre qui lutte pour faire émerger le sens, la vie, l’histoire, le souvenir, le récit. Fils de bistrotier depuis cinq générations, Lilian Euzéby sait offrir un art concernant. Parlant des Gorges du Gardon comme des empereurs romains, mêlant l’usure de l’eau à celle du temps, il parvient à un niveau d’émotion qui ne laissera personne indifférent tant sa proposition artistique est aussi éclectique. On voit même un petit clin d’œil adressé à Serena Carone et à Sophie Calle.

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De la figure mythique, c’est presque la totalité de son œuvre qui s’en empare. L’histoire elle-même ne peut-elle pas être considérée comme un mythe? De la dame blanche évanescente qui sort de la brume en s’échappant de la source à deux îles dorées perdues dans les eaux en passant par des petits portraits, des fleuves chiffonnés, des grandes cartes ou des toiles plus fouillées, Nemausa où sont les ombres? est une exposition à voir et à regarder.

« Je taquine le hasard… J’aime le côté sorcellerie! Je suis fasciné par les toros, qu’ils soient Camarguais ou Espagnols, je pourrais rester pendant des heures à les regarder dans un champ! Je voulais même devenir manadier » rappelle l’artiste dont une œuvre évoque le mythique cornu. Un toro relié à six fils du destin qui représentent peut-être les six banderilles qui lui sont apposées pour tester sa grandeur et sa force.

Galerie de la Salamandre à Nîmes, ouverte du jeudi au samedi de 15h à 19h.

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Le suaire du paysage par Marc Weeger

Le suaire du paysage

L’oeuvre de Lilian Euzéby est peuplée de cartes. Cartes du ciel, de cours d’eau, d’îles grecques réelles ou imaginaires. Que nous disent ces cartes de ses liens au paysage ?

On fait des cartes pour se repérer, pour baliser un espace, pour comprendre le monde qui nous entoure. Lilian Euzéby pose, tout autour de lui, une multitude de petits cailloux blancs pour ne pas se perdre, pour trouver ou retrouver un chemin. Car on fait aussi des cartes pour voyager, aller plus loin, repousser les limites de nos horizons. Ceux de L.E. sont à géométrie variable, allant de la géographie intime des gorges du Gardon de son enfance à l’infini des constellations.

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Il cartographie également l’histoire de l’art quand il précipite, comme un chimiste, l’essence d’un paysagiste flamand du XVII ème siècle dans un galet, faisant advenir des images puissantes et odorantes dans le grain du papier et par l’écriture simple qui accompagne cette synecdoque minérale.

Les cartes servent aussi à délimiter des territoires, à placer des frontières.

Chez le « Douanier Euzeby », c’est la libre circulation des références, des mythes et des formes qui prévaut. Les échanges et les réseaux l’emportent sur les dogmes et les esprits fermés.

Ses cartographies sont aussi celles de la peinture, du support, du flux et reflux de la matière colorée. Les peintures de L.E. absorbent le paysage par capillarité, se plient aux méandres, aux gouffres, et laissent apparaître une preuve fantomatique de cette réalité terrestre. Le papier et la toile ont chacun leur propre logique morphologique, leurs sédiments, leurs plissements hercyniens. 

Dans le triptyque Les territoires de Dante, 2018, L.E. nous convie à l’expérience de l’effacement du paysage, des profondeurs infernales de la « selva oscura » au « paradiso », par le retrait de l’encre, au profit d’un support craquelé et nu. Le paradis au risque du vide.

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Toutes ces cartes seraient-elles des suaires, des voiles de Véronique ? Mais de quelle mort, de quel paysage idéal ou mythifié garderaient-t-elles l’empreinte ?

Déjà, pour Une même terre nous garde, 2013-2014, L.E. avait sédimenté, en un long linceul, les guerriers morts de l’Iliade, toponymie macabre et héroïque enchâssée dans des coulures bleues.

Eau, peinture, strates et graphies s’y écoulent horizontalement contre toute logique. Les mots méticuleux écrits sur la toile convoquent une culture antédiluvienne, ouvrent cette micro-géographie picturale à une histoire bercée de mythes.

Comme les récits hauts en couleur du conteur Euzéby…

Marc Weeger, décembre 2018

Le deuil par Cécile Tajan

Quand la peinture interroge la survivance et la mémoire

De larges trainées de peinture blanche, un fond brun. Le deuil.
On devine le geste du peintre, ample, sûr, rapide. On est captivé par l’harmonie et l’équilibre de l’œuvre. Il y a d’abord cette large surface que les jus de couleurs versés sur la toile étendue au sol ont brunie et patinée, l’imprégnant de la marque du temps. Il y a ce blanc lumineux se détachant sur un fond noir charbonneux. Appliqué à la brosse, il joue des épaisseurs et des transparences avant de s’évanouir en des coulures obtenues en relevant la toile. Dans ce jeu de l’esprit et du corps en mouvement avec la matière, Lilian Euzéby prolonge un acte créatif spontané ancestral, qui nous renvoie, par-delà les siècles, jusqu’aux traces des premiers hommes sur les parois des cavernes. Cette approche libre du geste pictural inscrit Le deuil dans la série des toiles abstraites que le peintre réalise depuis la fin des années quatre-vingt. Mais ici s’affirme une démarche artistique nouvelle.
La toile sèche. Elle est accrochée dans l’atelier. Ne l’imaginons pas oubliée et remplacée par les travaux en cours car chaque jour le peintre lui fait face. C’est dans la confrontation quotidienne, dans l’épaisseur de la durée, que naîtra le titre de l’œuvre, une légende manuscrite, appliquée, inscrite à la surface même de la toile : Le deuil. Les murmures des figures tutélaires se font alors entendre. Comme Marcel Duchamp ou Francis Picabia au début du XXème siècle, Lilian Euzéby joue du pouvoir des mots et du champ imaginaire qu’ils font naître lorsqu’ils sont confrontés au motif. Ainsi introduit au cœur de la composition, le mot donne le sens du tableau et le spectateur ne peut alors plus s’y soustraire.


Si l’objet du deuil est absent, si le peintre contourne la représentation du sujet, il s’appuie sur le pouvoir évocateur de ces traces blanches. Les traces deviennent une draperie avec sa lourdeur, ses plis, ses jeux d’ombre et de lumière. Ainsi l’artiste s’empare d’un sujet qui jalonne l’histoire de l’art, des études d’Albrecht Dürer aux natures mortes de Paul Cézanne. Il fait du titre notre guide et la draperie devient, non sans ironie, le rideau qui tombe sur le théâtre de nos vies. Elle est encore le voile blanc des femmes endeuillées d’Argos dans la Grèce Antique. Elle est le manteau des Pleurants des tombeaux des Ducs de Bourgogne. Elle est surtout linceul. Ce linge qui tombe c’est le linceul de La Descente de Croix de Rubens, celui du Chirst mort de Mantegna, celui de La Mise au tombeau de Titien.
Lilian Euzéby nous ramène ainsi aux grandes heures de l’art chrétien, mais son mérite est de s’en approcher pour mieux s’en éloigner. Car la mort et le tragique ne sont pas son sujet. Ce qu’il a souhaité c’est fixer fidèlement, immédiatement, une image intérieure. C’est le sentiment d’une perte irremplaçable que le peintre livre ici. Il fait du drap blanc le symbole de l’absence, du vide et de la mélancolie. Cette matière blanche, indécise et lumineuse, est aussi celle des fantômes et doit être rapprochée des spectres de La Source ou des Sentiments purs, œuvres conçues par l’artiste à la même période.


Ainsi, l’œuvre pourrait être une réponse à l’injonction contemporaine de « faire son deuil ». Tandis que notre civilisation moderne tend à refouler le sentiment du deuil et réclame de se délaisser du mort pour retrouver le monde trépident des vivants, il s’agit plutôt de vivre avec nos morts comme le faisaient nos ancêtres. Et c’est ici que Lilian Euzéby rejoint les auteurs qui lui sont chers, Marcel Proust ou encore Pascal Quignard, qui tous deux ont mis au cœur de leurs œuvres les questions du temps, du deuil et du souvenir. Comme eux, mais il faudrait citer encore Roland Barthes ou Milan Kundera, l’artiste vient nous dire que le sentiment du deuil est un bien intime essentiel.


Avec Le Deuil, Lilian Euzéby nous parle de l’expérience de l’existence comme survie. Debout face à la toile nous sommes les survivants. C’est là une question centrale qu’explore l’artiste depuis ses débuts. Il faudra se confronter aux œuvres, installations, toiles monumentales, petits dessins, mais déjà la simple évocation de quelques unes d’entre elles laisse entrevoir le champ d’investigation du peintre: Tout se perd, Les nostalgies de l’étoile, L’ancienne route, Les Empereurs, Les reflets du temps, Ce qui est perdu rayonne encore, Les trois âges, La proie du néant. Lilian Euzéby ne cesse de poser la question de l’éphémère, celui de l’homme et de ses créations. À travers la représentation d’une draperie qui semble se dissiper en s’imprégnant du fond gris du tableau comme à travers celles des ruines antiques se détachant sous les poussières du temps, que l’on a pu voir lors de sa dernière exposition Nemausa où son les ombres?, le peintre aborde les thèmes de la disparition et de l’effacement. Il nous invite à méditer sur notre place dans ce monde, sur les mystères du temps, les traces de l’histoire, petite ou grande. Il nous dit la nécessité de la mémoire. Ses œuvres imposent le silence et invitent au recueillement.

Cécile Tajan
Janvier 2019

Les nostalgies de l’étoile texte de Gabrielle Lassus Saint Géniès

LES NOSTALGIES DE L’ETOILE
Une œuvre de Lilian Euzéby

texte de Gabrielle de Lassus Saint-Geniès

Dénombrer les étoiles : voici un jeu que tout artiste tente un jour, puisque c’est à lui qu’a été donné le pouvoir de bouleverser les codes de l’espace et du temps. C’est en cela que Lilian Euzéby est poète. Ici, l’ensemble est magistral et imposant (3m/haut sur 7m/large), en parvenant à résoudre le défi de donner à rassembler en un regard 88 constellations. L’œil est soudain rendu tout-puissant et s’attarde avec bonheur sur chaque constellation, en allant du général au particulier. Lilian Euzéby devient le petit prince amoureux d’une rose intersidérale qui se penche avec humour sur chaque galaxie en interrogeant la personnalité de chacune, et en les replaçant avec singularité dans le firmament de son mur. Il y a un astronome et un entomologiste en lui : l’un qui se penche sur l’infiniment grand du macrocosme et l’autre qui observe l’infiniment petit du microcosme. Pour réconcilier les deux, il s’inspire de la méthode du cabinet de curiosité en réordonnant le ciel selon sa lecture personnelle, celle d’un majestueux « trompe l’œil céleste ».

Portrait devant le mur

Lilian Euzéby a compris que l’étoile est un sujet dangereux qui ne peut être abordé sérieusement qu’au second degré : il faut regarder les étoiles même si le passé a déjà usé ses yeux dessus. C’est alors que naît la nostalgie, cet amour mélancolique d’autres époques brouillées par les sables mouvants de la mémoire qui fut pourtant elle aussi guidée par les étoiles. Nous sommes tous nostalgiques d’une étoile, que ce soit de l’étoile des mages, des étoiles du désert, d’une danseuse-étoile, de l’étoile du Berger, de l’étoile des mers, de la bonne étoile et de toute la litanie somptueuse des célèbres étoiles qui éclairèrent  nos civilisations des plus anciennes aux plus modernes. Il n’y a rien de plus mystérieux et troublant que de regarder une carte du ciel, en devinant les constellation auxquelles les hommes ont voulu donner des noms : Orion, la Grande Ourse, Andromède, la Lyre, Pégase, le Bouvier, l’Hydre, la Couronne boréale, le Serpent, l’Aigle, le Cygne, le Dragon, le Dauphin, et tant d’autres…mais comme l’esprit se cogne toujours à l’infini, l’œil se heurte toujours au monde des étoiles non dénombrées qui existent loin, si loin, que l’être est saisi par un vertige, comme le mur absorbe dans son trou noir chaque parcelle des cadres. Il y a autant de sentiments que nous ne pouvons nommer en nous qu’il y a d’étoiles anonymes que nous ne connaîtrons jamais. Ne pouvant saisir le ciel dans sa totalité, Lilian Euzéby choisit donc de rassembler les constellations visibles, en les associant à des nostalgies humaines dans ses tableaux-métaphores.

Mais le trompe l’œil de Lilian Euzéby ne serait-il pas aussi un horoscope où chacun pourrait lire le reflet de sa destinée, en suivant pas-à-pas les prédictions données par chaque cadre, à l’image de signes du zodiaque ? On pressent qu’il y a une histoire d’amour quasi-existentielle en filigrane de chaque œuvre. Comme jadis Ptolémée et tant d’autres savants offrir un nom aux constellations, en vertu de leurs formes et de leurs apparences, Lilian Euzéby donne des prénoms à cette tragédie.

Ici, nul besoin de boussole, de lunette, et de compas, il suffit de regarder, de déambuler et de déchiffrer au fur et à mesure cette mappemonde unique, comme on contemplerait un paysage qui se meut à l’infini tout en restant le même. Dans ce voyage de haut en bas, de gauche à droite, ou de bas en haut, de droite à gauche il faut suivre le fil d’une Ariane qui serait tantôt balancée par la force d’attraction vers la terre, tantôt attirée par la force d’apesanteur vers le ciel. C’est à la condition de s’abandonner à la toute-puissance de l’imaginaire que nous pouvons vagabonder dans cette promenade stellaire. Nous avons affaire à un inventaire logique et énigmatique, rangé et dérangé. On trace son chemin en suivant son propre labyrinthe, à sa guise et à sa fantaisie, comme un voyageur surréaliste écoute son instinct, ou comme on lit une écriture en boustrophédon. A chaque spectateur de dessiner son parcours, en n’ayant pas peur de la Carte du Tendre que Lilian Euzéby a calqué avec poésie sur la voûte céleste. Quand le cœur est las de la terre, il a l’ultime consolation du ciel pour échappatoire.

bouvier basdef

RETOUR A LA TERRE

Dans une époque qui regarde son nombril, Les nostalgies de l’étoile de Lilian Euzéby invitent avec audace à regarder vers le ciel, ou plutôt vers les cieux, car cette œuvre parle d’un firmament multiplié par autant de regards qu’il y a d’astres. Devant cette réflexion artistique monumentale, on songe inconsciemment à la scène du Verbe chuchotant à l’oreille d’Abraham sa promesse de descendance : « Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer » et il lui dit : « Telle sera ta postérité » (Genèse 15 : 5). Finalement, peu importe de dénombrer les étoiles, l’essentiel est de les admirer et de leur faire confiance. Souhaitons à cette œuvre une postérité digne de ce nom !

G.L.S.G. Mars 2013

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Les nostalgies de l’étoile texte de Lætitia Albernhe

Les Nostalgies de l’Étoile

Texte de Lætitia Albernhe

Si comme disait Paul Eluard, « un rêve sans étoile, est un rêve oublié », « Les nostalgies de l’étoile » nous offrent un songe intense, subtil, tendre et déchirant, loin de l’oubli… Une de ces visions tumultueuses, tourbillonnantes d’où l’on s’éveille, sans trop savoir où se trouve la frontière avec la réalité.

Vivant, vibrant, presque palpable, ce rêve doux et délicat, triste et mélancolique, d’où l’on ne sait, si l’on pourra en sortir, sans un accroc à l’âme, nous prend par la main pour une visite cosmique, une balade onirique parmi 88 constellations.

Ainsi vont les étoiles, ainsi vont les rêves, hétéroclites, kaléidoscopiques, unis dans une même voie, multiples dans leurs couleurs, leurs matières, faits de couches, de matières insoupçonnées, tantôt nuages de soie, tantôt rudes comme l’ardoise, ainsi va la vie, ainsi vont les rêves, ainsi va l’humanité.

Si Lilian Euzéby, se veut le grand organisateur de cette belle promenade interstellaire, c’est en main créatrice qu’il excelle et exprime tout son talent, mais également, dans la richesse des thèmes qu’il aborde, en tout subtilité. Levant la tête pour contempler les étoiles nous viennent d’abord ces questions existentielles, qui nous tenaillent depuis que l’homme est homme. Rien, Tout, Pourquoi aimer rime t-il avec tristesse, pourquoi ce DÉSIR, ce chagrin, cette révolte, ces larmes, mes rêves, les vôtres… ? Je ne sais pas, vous non plus, qui le saurait au sein de ce tourbillon d’étoiles, d’émotions et de matières, de cette valse mélancolique ? Les vraies questions sont sans doute là, posées en toute humilité, fragiles sur la branche…Réponds moi ô étoile, je ne suis qu’humain!

La fascination de l’artiste pour les mystères de l’existence se révèle ici. Simple mortel face à ce tout immense, immuable, éternel, cette infinie tache noire parsemée de lumières.

A l’instar de ce petit scorpion, qui flotte par une nuit d’encre, au dessus d’un lac, répétant ces mots  » Petit scorpion, au dessus du lac, tu danses avec la lune », comme une invitation à suivre ces forces qui nous entraînent parfois au plus profond de l’obscurité, à la recherche d’un frisson interdit, inédit…

Un simple morceau de bois rejeté par les gorges du Gardon devient TOUT, tandis que sur un autre s’inscrit, l’implacable RIEN.

L’épaule et le dos d’une jeune femme fragile supportent une grande partie du ciel, serait-ce là un hommage au féminin, à ses mystères, à sa sacralité? Le capricorne semble avoir la réponse, puisqu’il s’y love avec délectation…

Outre les questions existentielles, la préoccupation principale et connexe de l’artiste réside dans le rapport à l’espace et au temps. Il se joue des perceptions physiques, établies par une imagination simpliste, pour emmener le spectateur vers une réflexion métaphysique profonde, où les hypothèses poétiques de Proust, de Borges et de quelques philosophes allemands, entre autres, sont pour qui sait lire entre les étoiles, souvent perceptibles. Au sein de cette nuit immense, Quignard semble nous interpeller, tous les matins du monde ne sont-ils pas sans retour ?

SI retour il y a, c’est sans doute vers le passé de cet artiste, qui tel un petit Poucet ayant essaimé des étoiles, remonte le cours du temps, pour retrouver et évoquer son enfance, sa terre, ses racines, sa culture. On y retrouve les thèmes chers à son coeur. Nîmes, d’abord dont il est originaire. Nîmes, la majestueuse, la Romaine, ses arènes et son petit Lion, … Puis vient la Tauromachie, subtilement évoquée à travers les motifs d’une vieille nappe (sans doute empruntée dans une bodéga) abritant la constellation de ce Taureau Bègue. Il y aussi ce Serpentin, vestige d’une interminable fête, d’une nuit de Féria qui ne finirait jamais, qui tout de rose auréolé, dans une ivresse tourbillonnante, semble flotter dans la constellation de l’hydre.

Après la fête et les heures flamboyantes, viennent parfois les instants plus sombres… Adieu superbe, bonjour tristesse ! Léo dans sa splendeur se laisse submerger par la mélancolie, entre allégresse et chagrin, dans un ultime Olé !

Plus encore, c’est tout le spectre des émotions humaines que Lilian Euzéby balaye dans cette oeuvre monumentale. Amour, douleur, désolation, allégresse, espoir, révolte… Comme un spleen lancinant aux accents romantiques qui nous élève, nous transcende, jusqu’à se fondre dans ce ciel infini. La tristesse d’Herakles se confronte dans ce ciel étoilé à la Joie de Camelopardalis, l’Aurige en son chagrin cohabite avec les larmes du Cancer et la flèche d’amour en plein dans le mille, décochée par le Sagittaire…Au cours de cette valse sentimentale, tels un fil d’ariane viennent le désir, la sensualité, la séduction et surtout l’humour, arme désarmante et bien-aimée de l’artiste qui en use avec délectation, pour séduire le spectateur mais surtout, le dérouter face à tant de facéties et parfois d’impertinence.

Car si Lilian Euzéby est un être espiègle, il n’en est pas moins d’une l’intelligence subtile. Les techniques utilisées au sein de son oeuvre en sont le reflet. Usant de médias mixtes et d’objets de récupération, l’artiste nous donne accès à la richesse de son répertoire et aux références artistiques dont il est empreint. Ainsi les petits cadres surannés, vestiges de ce qui a été et n’est plus, se font fenêtres sur l’histoire et sur le ciel étoilé. De vieilles photographies oubliées semblent désormais reprendre vie, des textes anciens sont ranimés à l’ombre de son fantôme favori Picabia, un stylo correcteur se fait l’instrument d’une divine création, les éléments statiques sont détournés de leur matérialité première pour devenir sujets, à l’instar de l’ardoise utilisée pour la constellation de Norma, qui se fait ciel de pépites étoilées ou du Triangulum, qui semble dans sa simplicité, représenter à lui seul l’abstraction absolue, mais aussi, un point d’interrogation capital. Tous ces petits éléments, tous ces supports hétéroclites, unis dans le même dessein, deviennent sous la main de l’artiste, un grand tout, un véritable cosmos. Comme si l’infiniment grand pouvait résider dans une simple goutte de couleur, comme si tout l’univers pouvait être contenu dans la tâche d’encre d’un écrivain infiniment invisible…

Ici l’écrivain n’est pas invisible, Lilian Euzeby aime les mots, en use et en abuse. Il les aime sous toutes leurs facettes, tristes ou facétieuses, pour leurs sens réels ou cachés, pour leurs musicalité, pour leur histoire, pour leurs champs imaginaires…

Pour l’artiste la peinture est l’égale de la poésie, à l’instar d’Horace et de son « Ut picturia poesis », Lilian Euzéby compose ici une oeuvre d’une poésie extrême et fragile. Aux gestes du peintre, se joignent les mots de l’artiste, dont il pare ses constellations.

Tantôt mélancoliques ou irrévérencieux, d’une intensité troublante et poignante, ces mots révèlent sans doute une part de leur auteur, une pudeur faussement dissimulée derrière des pirouettes sémantiques, une véritable érudition, sans cesse réévaluée.

Si « Les nostalgies de l’étoile » se veut une oeuvre poétique par essence, elle l’est plus encore dans la forme tant elle nous parle littéralement et visuellement. Lilian Euzéby aime peindre les mots, les écrire avec de la peinture, de la matière, il en aime tant l’aspect que sous ses traits, ils deviennent objets, sujets, formes au sein de son oeuvre. Comment ne pas faire alors référence à l’influence du lettrisme et à tout ce pan de l’histoire de l’art, devenu confidentiel, qu’est celui de l’écriture dans la peinture, et plus encore à l’hypergraphie d’Isou ou aux papiers collés du cubisme.

Pour Euzéby, « Il faut écrire vite, cela devient geste, cela devient dess(e)in. c’est plus juste, c’est là l’Essentiel ». Ainsi retrouve t-on, au sein de l’oeuvre, le thème du graffiti, cher à l’artiste, comme des mots justement peints, fragiles écrits, comme Brassaï aimait à les photographier sur les murs de Paris, lui qui y voyait une analogie entre la naïveté certaine de ces simples dessins et les premières peintures rupestres. Pour ces mêmes raisons, Lilian Euzéby joue de cette technique, de sa candeur mais aussi de son aspect énigmatique, comme en témoigne « le Lièvre du Palais Royal, Pardi ! « , simple devinette d’enfant, mystère d’adultes que la pluie aurait vite effacé ? Qui sait ?

Envisageant les lettres sous leur autre aspect formel, en quête de leur plasticité, Lilian Euzéby, utilise le caractère d’imprimerie, tournant déterminant d’une époque et de son identité, comme en témoignent ceux que l’on trouve dans d’anciens journaux ou dans des affiches de mai 1968, pour exprimer son attrait pour la poésie de rue, pour des textes simples et plus encore populaires.

Car si l’oeuvre de Lilian Euzéby est à son image, intelligente, protéiforme, mouvante et émouvante, elle est aussi teintée d’une véritable simplicité.

Comment ne pas s’étonner devant l’utilisation qu’a faite l’artiste de vieux cadres et autres éléments simples ou désuets pour donner vie à une oeuvre d’un tel panache !

cassiopée basdef

C’est là, aussi, un des talents de l’artiste, que de nous faire partager sa vision du respect de notre environnement, en créant un univers à partir de matières recyclées, bien loin de la production en série et de la course au gigantisme, qui sévit dans le monde de l’art aujourd’hui….

Il faudrait sans doute des heures, des jours, des mois pour détailler, pièce par pièce, l’oeuvre de Lilian Euzéby, tant la richesse et la profondeur des thèmes abordés mériteraient une étude approfondie, tant chaque oeuvre se veut une et singulière. Si l’artiste peint depuis 20 ans, il n’a jamais voulu se laisser enfermer dans une technique reconnaissable et nous offre ici un florilège de ses multiples talents. Les questions existentielles resteront sans doute sans réponse, les énigmes aussi, l’artiste préférant laisser entière liberté au spectateur de s’approprier cette oeuvre, de s’en émouvoir et de saisir toute la résonance de l’écho, de ces 88 constellations ! En somme, de tout un univers …

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