Les Nostalgies de l’Étoile
Texte de Lætitia Albernhe
Si comme disait Paul Eluard, « un rêve sans étoile, est un rêve oublié », « Les nostalgies de l’étoile » nous offrent un songe intense, subtil, tendre et déchirant, loin de l’oubli… Une de ces visions tumultueuses, tourbillonnantes d’où l’on s’éveille, sans trop savoir où se trouve la frontière avec la réalité.
Vivant, vibrant, presque palpable, ce rêve doux et délicat, triste et mélancolique, d’où l’on ne sait, si l’on pourra en sortir, sans un accroc à l’âme, nous prend par la main pour une visite cosmique, une balade onirique parmi 88 constellations.

Ainsi vont les étoiles, ainsi vont les rêves, hétéroclites, kaléidoscopiques, unis dans une même voie, multiples dans leurs couleurs, leurs matières, faits de couches, de matières insoupçonnées, tantôt nuages de soie, tantôt rudes comme l’ardoise, ainsi va la vie, ainsi vont les rêves, ainsi va l’humanité.
Si Lilian Euzéby, se veut le grand organisateur de cette belle promenade interstellaire, c’est en main créatrice qu’il excelle et exprime tout son talent, mais également, dans la richesse des thèmes qu’il aborde, en tout subtilité. Levant la tête pour contempler les étoiles nous viennent d’abord ces questions existentielles, qui nous tenaillent depuis que l’homme est homme. Rien, Tout, Pourquoi aimer rime t-il avec tristesse, pourquoi ce DÉSIR, ce chagrin, cette révolte, ces larmes, mes rêves, les vôtres… ? Je ne sais pas, vous non plus, qui le saurait au sein de ce tourbillon d’étoiles, d’émotions et de matières, de cette valse mélancolique ? Les vraies questions sont sans doute là, posées en toute humilité, fragiles sur la branche…Réponds moi ô étoile, je ne suis qu’humain!
La fascination de l’artiste pour les mystères de l’existence se révèle ici. Simple mortel face à ce tout immense, immuable, éternel, cette infinie tache noire parsemée de lumières.
A l’instar de ce petit scorpion, qui flotte par une nuit d’encre, au dessus d’un lac, répétant ces mots » Petit scorpion, au dessus du lac, tu danses avec la lune », comme une invitation à suivre ces forces qui nous entraînent parfois au plus profond de l’obscurité, à la recherche d’un frisson interdit, inédit…
Un simple morceau de bois rejeté par les gorges du Gardon devient TOUT, tandis que sur un autre s’inscrit, l’implacable RIEN.
L’épaule et le dos d’une jeune femme fragile supportent une grande partie du ciel, serait-ce là un hommage au féminin, à ses mystères, à sa sacralité? Le capricorne semble avoir la réponse, puisqu’il s’y love avec délectation…

Outre les questions existentielles, la préoccupation principale et connexe de l’artiste réside dans le rapport à l’espace et au temps. Il se joue des perceptions physiques, établies par une imagination simpliste, pour emmener le spectateur vers une réflexion métaphysique profonde, où les hypothèses poétiques de Proust, de Borges et de quelques philosophes allemands, entre autres, sont pour qui sait lire entre les étoiles, souvent perceptibles. Au sein de cette nuit immense, Quignard semble nous interpeller, tous les matins du monde ne sont-ils pas sans retour ?
SI retour il y a, c’est sans doute vers le passé de cet artiste, qui tel un petit Poucet ayant essaimé des étoiles, remonte le cours du temps, pour retrouver et évoquer son enfance, sa terre, ses racines, sa culture. On y retrouve les thèmes chers à son coeur. Nîmes, d’abord dont il est originaire. Nîmes, la majestueuse, la Romaine, ses arènes et son petit Lion, … Puis vient la Tauromachie, subtilement évoquée à travers les motifs d’une vieille nappe (sans doute empruntée dans une bodéga) abritant la constellation de ce Taureau Bègue. Il y aussi ce Serpentin, vestige d’une interminable fête, d’une nuit de Féria qui ne finirait jamais, qui tout de rose auréolé, dans une ivresse tourbillonnante, semble flotter dans la constellation de l’hydre.
Après la fête et les heures flamboyantes, viennent parfois les instants plus sombres… Adieu superbe, bonjour tristesse ! Léo dans sa splendeur se laisse submerger par la mélancolie, entre allégresse et chagrin, dans un ultime Olé !
Plus encore, c’est tout le spectre des émotions humaines que Lilian Euzéby balaye dans cette oeuvre monumentale. Amour, douleur, désolation, allégresse, espoir, révolte… Comme un spleen lancinant aux accents romantiques qui nous élève, nous transcende, jusqu’à se fondre dans ce ciel infini. La tristesse d’Herakles se confronte dans ce ciel étoilé à la Joie de Camelopardalis, l’Aurige en son chagrin cohabite avec les larmes du Cancer et la flèche d’amour en plein dans le mille, décochée par le Sagittaire…Au cours de cette valse sentimentale, tels un fil d’ariane viennent le désir, la sensualité, la séduction et surtout l’humour, arme désarmante et bien-aimée de l’artiste qui en use avec délectation, pour séduire le spectateur mais surtout, le dérouter face à tant de facéties et parfois d’impertinence.

Car si Lilian Euzéby est un être espiègle, il n’en est pas moins d’une l’intelligence subtile. Les techniques utilisées au sein de son oeuvre en sont le reflet. Usant de médias mixtes et d’objets de récupération, l’artiste nous donne accès à la richesse de son répertoire et aux références artistiques dont il est empreint. Ainsi les petits cadres surannés, vestiges de ce qui a été et n’est plus, se font fenêtres sur l’histoire et sur le ciel étoilé. De vieilles photographies oubliées semblent désormais reprendre vie, des textes anciens sont ranimés à l’ombre de son fantôme favori Picabia, un stylo correcteur se fait l’instrument d’une divine création, les éléments statiques sont détournés de leur matérialité première pour devenir sujets, à l’instar de l’ardoise utilisée pour la constellation de Norma, qui se fait ciel de pépites étoilées ou du Triangulum, qui semble dans sa simplicité, représenter à lui seul l’abstraction absolue, mais aussi, un point d’interrogation capital. Tous ces petits éléments, tous ces supports hétéroclites, unis dans le même dessein, deviennent sous la main de l’artiste, un grand tout, un véritable cosmos. Comme si l’infiniment grand pouvait résider dans une simple goutte de couleur, comme si tout l’univers pouvait être contenu dans la tâche d’encre d’un écrivain infiniment invisible…
Ici l’écrivain n’est pas invisible, Lilian Euzeby aime les mots, en use et en abuse. Il les aime sous toutes leurs facettes, tristes ou facétieuses, pour leurs sens réels ou cachés, pour leurs musicalité, pour leur histoire, pour leurs champs imaginaires…
Pour l’artiste la peinture est l’égale de la poésie, à l’instar d’Horace et de son « Ut picturia poesis », Lilian Euzéby compose ici une oeuvre d’une poésie extrême et fragile. Aux gestes du peintre, se joignent les mots de l’artiste, dont il pare ses constellations.
Tantôt mélancoliques ou irrévérencieux, d’une intensité troublante et poignante, ces mots révèlent sans doute une part de leur auteur, une pudeur faussement dissimulée derrière des pirouettes sémantiques, une véritable érudition, sans cesse réévaluée.
Si « Les nostalgies de l’étoile » se veut une oeuvre poétique par essence, elle l’est plus encore dans la forme tant elle nous parle littéralement et visuellement. Lilian Euzéby aime peindre les mots, les écrire avec de la peinture, de la matière, il en aime tant l’aspect que sous ses traits, ils deviennent objets, sujets, formes au sein de son oeuvre. Comment ne pas faire alors référence à l’influence du lettrisme et à tout ce pan de l’histoire de l’art, devenu confidentiel, qu’est celui de l’écriture dans la peinture, et plus encore à l’hypergraphie d’Isou ou aux papiers collés du cubisme.

Pour Euzéby, « Il faut écrire vite, cela devient geste, cela devient dess(e)in. c’est plus juste, c’est là l’Essentiel ». Ainsi retrouve t-on, au sein de l’oeuvre, le thème du graffiti, cher à l’artiste, comme des mots justement peints, fragiles écrits, comme Brassaï aimait à les photographier sur les murs de Paris, lui qui y voyait une analogie entre la naïveté certaine de ces simples dessins et les premières peintures rupestres. Pour ces mêmes raisons, Lilian Euzéby joue de cette technique, de sa candeur mais aussi de son aspect énigmatique, comme en témoigne « le Lièvre du Palais Royal, Pardi ! « , simple devinette d’enfant, mystère d’adultes que la pluie aurait vite effacé ? Qui sait ?
Envisageant les lettres sous leur autre aspect formel, en quête de leur plasticité, Lilian Euzéby, utilise le caractère d’imprimerie, tournant déterminant d’une époque et de son identité, comme en témoignent ceux que l’on trouve dans d’anciens journaux ou dans des affiches de mai 1968, pour exprimer son attrait pour la poésie de rue, pour des textes simples et plus encore populaires.
Car si l’oeuvre de Lilian Euzéby est à son image, intelligente, protéiforme, mouvante et émouvante, elle est aussi teintée d’une véritable simplicité.
Comment ne pas s’étonner devant l’utilisation qu’a faite l’artiste de vieux cadres et autres éléments simples ou désuets pour donner vie à une oeuvre d’un tel panache !

C’est là, aussi, un des talents de l’artiste, que de nous faire partager sa vision du respect de notre environnement, en créant un univers à partir de matières recyclées, bien loin de la production en série et de la course au gigantisme, qui sévit dans le monde de l’art aujourd’hui….
Il faudrait sans doute des heures, des jours, des mois pour détailler, pièce par pièce, l’oeuvre de Lilian Euzéby, tant la richesse et la profondeur des thèmes abordés mériteraient une étude approfondie, tant chaque oeuvre se veut une et singulière. Si l’artiste peint depuis 20 ans, il n’a jamais voulu se laisser enfermer dans une technique reconnaissable et nous offre ici un florilège de ses multiples talents. Les questions existentielles resteront sans doute sans réponse, les énigmes aussi, l’artiste préférant laisser entière liberté au spectateur de s’approprier cette oeuvre, de s’en émouvoir et de saisir toute la résonance de l’écho, de ces 88 constellations ! En somme, de tout un univers …
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